La Liste rouge des oiseaux nicheurs d’Île-de-France

(2) État des menaces par milieux

 


La Liste rouge régionale mesure le degré de menace pesant sur les 178 espèces d’oiseaux nicheurs en Île-de-France.
Ce travail de synthèse a été réalisé par un groupe d'ornithologues issus de différentes structures franciliennes, qui ont apporté leur expertise pour la vérification des données et ont procédé à la validation collégiale des résultats. Pour dresser ce bilan, le travail préparatoire s’est appuyé sur les nombreux travaux existants portant sur l’avifaune reproductrice régionale et des alentours, dont certains sont considérés comme incontournables quand il s’agit de déterminer le statut francilien d’une espèce d’oiseau. Cependant, l’élaboration en 2012 d’une Liste rouge régionale appliquant la méthodologie officielle établie par l’UICN, constitue une référence nouvelle et incontestée en ce qui concerne l’évaluation des menaces pesant sur les oiseaux nicheurs en région Île-de-France.

État des menaces par milieux

Les principaux habitats en Île-de-France

L’Île-de-France s’étend sur un peu plus de 12 000 km² soit 2,2 % du territoire national. Contrairement aux idées reçues, le territoire de la région n’est pas majoritairement urbain. Certes, il s’agit d’un espace fortement fragmenté par l’urbanisation et les infrastructures de transport, mais la région est avant tout agricole. Pour preuve, les zones agricoles couvrent plus de la moitié de la surface totale de l’Île-de-France !
Viennent ensuite les espaces forestiers et boisés qui occupent 23 % du territoire. Là aussi, ce chiffre contredit le cliché souvent avancé d’une région essentiellement bâtie puisque, en 2008, le taux de boisement francilien est à peine inférieur à la moyenne nationale de 29 % selon l’Inventaire forestier national. Il est à noter que la surface boisée régionale est assez stable depuis plusieurs décennies et que certains massifs forestiers de la région - Fontainebleau et Rambouillet par exemple - sont reconnus de longue date comme étant de remarquables réservoirs de biodiversité à l’échelle nationale.
L’Île-de-France est l’une des plus petites régions françaises, mais elle accueille pourtant près de 20 % de la population française. Ainsi, la surface totale de la région occupée par des zones urbaines atteint 21 %. La centralisation historique de l’État français s’est notamment traduite par la formation d’une vaste aire urbaine autour de l’agglomération parisienne.
Quant aux 5 % de territoire restant, ils se répartissent entre les zones humides (2 %) et les autres espaces ruraux (3 %) de type friches, pelouses, prairies, landes, sablières... Ces milieux tampons abritent généralement une grande variété d’espèces souvent localisées et parfois exigentes en terme de ressources. Or, du fait de leur représentation réduite à l’échelle régionale et de leur forte vulnérabilité, due par exemple à l’agriculture intensive ou à l’urbanisation croissante le long des vallées, ces espaces jouent un rôle essentiel dans la pérennisation d’une diversité avifaunistique riche.


Mode d’occupation du sol en Île-de-France en 2008
(source : IAU-îdF, Natureparif 2011, Mustapha Taqarort)


Le Traquet tarier ou Tarier des prés (Saxicola rubetra) ne compte plus parmi l’avifaune nicheuse d’Île-de-France depuis seulement quelques années. Ses principaux ennemis : les produits phytosanitaires et l’hmogénéisation des paysages agricoles. © Frédéric Jiguet


Superficie comparée (en pourcentages d’occupation du sol)
des principaux milieux en Île-de-France


Densités d'observations (nombre de données par km²) et nombre
d’espèces connues
(sources : SfO/Opie) par entité paysagère d'Île-de-France
(sources : SRCE IDF/Écosphère)


Chassée et mise à mal par l’agriculture intensive, la Caille des blés (Coturnix coturnix)
s’est raréfiée en Île-de-France. Seulement quelques centaines de couples
s’y reproduisent désormais. © Vincent Palomares

Les milieux agricoles : un constat inquiétant

Le Bassin parisien dans son ensemble constitue la première zone céréalière d’Europe. L’Île-de-France, quant à elle, est l’une des principales régions agricoles françaises et surtout l’une des plus performantes du pays en terme de rendement. Il n’est donc pas étonnant de constater que les paysages agricoles de la région soient largement dominés par la culture intensive, composée majoritairement de céréales, de betteraves et de colza. Ces milieux agricoles couvrent plus de la moitié du territoire régional. L’enjeu pour la biodiversité y est donc de taille. Or, au vu du bilan établi par la Liste rouge, la situation des oiseaux nicheurs dans ces milieux est particulièrement préoccupante.

Espèces spécialistes des milieux agricoles suivies par le programme Stoc

Les listes d’espèces qualifiées de spécialistes sont établies par le Muséum national d’Histoire naturelle avec les données issues du programme Stoc : Suivi temporel des oiseaux communs. Elles ne concernent que des espèces assez répandues et suffisamment abondantes pour fournir d’importants volumes de données, pertinents pour un traitement statistique.


Près de la moitié des vingt espèces qualifiées de spécialistes des milieux agricoles en France par l’analyse des données Stoc se trouvent dans une situation défavorable en Île-de-France. L’une d’entre elles, le Traquet tarier/Tarier des prés (Saxicola rubetra), est même déjà considérée comme Disparue en tant que nicheur dans la région !

Ce constat pessimiste trouve un équivalent au niveau national, où les spécialistes agricoles sont aussi les espèces qui semblent se porter le plus mal - en comparaison avec les généralistes, les spécialistes forestiers et les spécialistes des milieux bâtis -, mais le bilan global y est moins lourd.

Si l’on se penche sur le statut des vingt mêmes espèces en Île-de-France, le résultat est pire encore : une est Disparue (RE), quatre sont menacées (CR, EN, VU) et quatre sont Quasi menacées (NT) !

Ce décalage entre résultats nationaux et régionaux peut se justifier en partie. Bien entendu, le paysage agricole est plus diversifié à l’échelle nationale qu’à l’échelle régionale, l’agriculture francilienne se traduisant essentiellement par de vastes plaines céréalières. Les caractéristiques inhérentes à la position géographique de l’Île-de-France - relief, climat… - jouent un rôle déterminant pour la présence et l’abondance de chaque espèce. Il est entendu également que certains systèmes agraires, bien représentés ailleurs, n’ont jamais occupé une place importante dans le paysage francilien : élevage caprin, vignoble… Les combinaisons de facteurs amènent donc certaines espèces à se retrouver, en Île-de-France, en effectifs limités ou en limite d’aire de répartition. C’est le cas par exemple de la Huppe fasciée (Upupa epops), espèce plutôt méridionale, classée En danger critique d’extinction en Île-de-France.

Cependant, l’importance du décalage observé entre la situation française et francilienne reste préoccupante ! Bien que les paysages agricoles d’Île-de-France aient des caractéristiques propres, ils ne se sont pas toujours résumés à de grandes plaines céréalières. Les profondes modifications des pratiques agricoles mises en place depuis les années 1960 pour moderniser l’agriculture ont considérablement impacté le paysage rural francilien. Elles ont notamment contribué à homogénéiser les secteurs agricoles au détriment de nombreuses espèces d’oiseaux, historiquement considérées comme communes dans la région et dont les populations sont aujourd’hui très restreintes et particulièrement menacées, voire déjà éteintes. C’est ainsi que des espèces comme le Pipit farlouse (Anthus pratensis), la Caille des blés (Coturnix coturnix), le Vanneau huppé (Vanellus vanellus), l’Alouette lulu (Lullula arborea) ou le Bruant jaune (Emberiza citrinella) révèlent depuis quelque temps des dynamiques inquiétantes, leur conférant des statuts de menace souvent plus élevés dans notre région que sur l’ensemble de la France.

Un cas particulier est tout de même à souligner, celui de la Fauvette grisette (Sylvia communis). Il s’agit d’un des rares points positifs concernant la situation des espèces de milieux agricoles en Île-de-France.

Ce petit passereau, très répandu, est classé Quasi menacé dans la Liste rouge des oiseaux nicheurs de France (mai 2011). Sa population française présente en effet un déclin lent, mais continu depuis vingt ans au moins. Bien que plusieurs régions présentent une certaine stabilité des effectifs, on assiste dans d’autres, comme les régions du Sud-Est notamment, à une nette diminution. En Île-de-France pourtant, les effectifs de la Fauvette grisette sont en forte augmentation - + 77 % depuis 2001 - et semble même en expansion. Pour cette raison, l’espèce a été placée dans la catégorie Préoccupation mineure (LC). Si la dynamique positive observée chez la Fauvette grisette se confirme dans les années à venir, la population francilienne pourrait alors devenir une source pour les éventuelles zones puits des régions voisines.

Autres espèces agricoles

Bon nombre d’espèces moins souvent détectées par le programme Stoc – car plus rares – et pourtant reconnues comme étant inféodées aux milieux agricoles ne font pas partie de la liste des spécialistes agricoles établie par le MnHn. Citons par exemple le Busard Saint-Martin (Circus cyaneus), le Busard cendré (Circus pygargus), l’OEdicnème criard (Burhinus oedicnemus) ou le Cochevis huppé (Galerida cristata) qui nichent tous les quatre en Île-de-France. Leurs statuts méritent donc d’être également étudiés si l’on veut évaluer l’état de santé de l’avifaune dans les espaces agricoles d‘Île-de-France.

Or, leur prise en compte assombrit nettement le tableau : parmi ces quatre espèces, trois sont menacées - les deux busards et le Cochevis huppé - et la quatrième est Quasi menacée. Et pour être tout à fait complet, quatre autres espèces indissociables des milieux agricoles figurent dans cette Liste rouge régionale en tant que nicheurs disparus d’Île-de-France : le Bruant ortolan (Emberiza hortulana), la Pie-grièche à tête rousse (Lanius senator), l’Outarde canepetière (Tetrax tetrax) et le Râle des genêts (Crex crex). Ceci signifie que ces quatre espèces nichaient encore dans la campagne francilienne il y a moins de cinquante ans ! Avec le cas du Traquet tarier/Tarier des prés (Saxicola rubetra), cité plus haut, il apparaît que la moitié - cinq sur dix - des espèces nicheuses en Île-de-France ayant disparu dans la période récente sont des espèces de milieux agricoles ! Un élément de plus, s’il en fallait, qui vient alourdir ce bilan déjà peu réjouissant et alerter sur l’urgence des actions à mener pour enrayer cette dynamique négative.

Si l’on reprend les vingt-huit espèces associées aux espaces agricoles mentionnées plus haut, on obtient le bilan suivant pour l’Île-de-France : cinq sont éteintes (RE), sept sont menacées - deux en CR, une en EN et quatre en VU - et cinq sont Quasi menacées (NT). Cela revient à dire qu’en Île-de-France, 60 % des espèces typiquement agricoles sont dans une situation qui n’est pas satisfaisante et 43 % sont dans une situation critique, voire désespérée !

Ainsi, en Île-de-France, l’enjeu sur ces espaces est colossal puisqu’ils représentent 50 % du territoire et que l’avifaune associée semble particulièrement affaiblie. Des mesures à objectifs environnementaux sont appliquées dans la région et récemment, de nouveaux dispositifs de contrats agro-environnementaux ont été proposés aux agriculteurs (2007-2013). On peut citer notamment les contrats Prairie - Programme régional agricole d’initiative pour le respect et l’intégration de l’environnement - qui se traduisent localement par des opérations de protection de l’OEdicnème criard dans le sud de l'Essonne (NaturEssonne), le maintien des prairies, des haies et vergers du Vexin français (Parc naturel régional du Vexin français), ou encore la préservation de la Chouette chevêche dans le Houdanais (Centre ornithologique Île-de-France - Corif). Des Mesures agro-environnementales du type mesure rotationnelle, Prime herbagère agroenvironnementale ou de réduction des pesticides sont aussi déployées au sein de la région et un Plan de développement de l’agriculture biologique a été élaboré pour la période 2009-2013. Cependant, ces mesures ne concernent qu’une infime partie des espaces agricoles d’Île-de-France - moins de 2 % de la Surface agricole utile - et les efforts entamés devront être multipliés rapidement si l’on souhaite maintenir la diversité biologique des agrosystèmes franciliens et certainement décuplés si l’on souhaite endiguer l’érosion observée de l’avifaune des milieux agricoles de la région.


La Huppe fasciée (Upupa epops), espèce thermophile et exigente en terme d’habitat, ne niche désormais plus que dans le sud de la région. Il est probable que moins de dix couples subsistent en Île-de-France. © Georges Olioso

Milieux forestiers : une situation contrastée

Les milieux forestiers et boisés représentent près d’un quart de l’Île-de-France. Indirectement, la proximité avec la capitale a rendu célèbres certains des massifs forestiers de la région à travers l’histoire de France : Fontainebleau, Rambouillet, Forêt de Saint-Germain-en-Laye… Ces espaces forestiers sont, par conséquent, fréquentés et étudiés depuis fort longtemps. Le massif de Fontainebleau, par exemple, est certainement l’un des sites naturels pour lequel la bibliographie naturaliste est la plus complète et la plus ancienne en France. Cette connaissance approfondie offre un recul qui facilite l’analyse et l’interprétation des changements qu’ont connus ces milieux boisés.
De plus, le bon état relatif des forêts franciliennes est probablement imputable en partie à la prise en compte assez précoce de leurs vocations historiques - sites classés -, récréatives - population très nombreuse, forte demande - et écologiques : près de quarante Réserves biologiques forestières. Ces trois fonctions ont conduit à une préservation convenable de ces milieux au fil des années en Île-de-France.
Ainsi, quand on examine l’évolution globale de la situation de l’avifaune forestière en Île-de-France, le bilan est mitigé, mais tout de même moins alarmant que celui des espèces agricoles.

Espèces spécialistes du milieu forestier suivies par le programme Stoc

À l’instar des spécialistes des milieux agricoles, le Muséum national d’Histoire naturelle a publié une Liste des espèces utilisées pour les analyses : sur les dix-huit espèces identifiées à l’échelle nationale, dix-sept nichent en Île-de-France. Les catégories de menaces qui pèsent sur ces dix-sept espèces en Île-de-France se répartissent de la manière indiquée sur la figure ci-dessus à droite.

Le résultat est quasiment le même qu’au niveau national, ce qui est plutôt réconfortant quant à l’état de santé des populations d’oiseaux forestiers en Île-de-France. Mieux encore, certaines espèces de milieux boisés sont en augmentation, voire en très nette expansion dans la région. Les tendances franciliennes du programme Stoc démontrent par exemple que les populations de Grive musicienne (Turdus philomelos), de Grimpereau des jardins (Certhia brachydactyla) ou de Grosbec casse-noyaux (Coccothraustes coccothraustes) ont significativement augmenté au cours des dix dernières années.

Deux cas particuliers sont toutefois à signaler parmi ces dix-sept espèces. La Mésange noire (Parus ater) est considérée à l’échelle de la France comme Quasi menacée. En Île-de-France, le choix a été fait de la déclasser en Préoccupation mineure pour deux raisons. Avant tout, la population francilienne ne manifeste pas de tendance significativement négative. De surcroit, cette espèce est inféodée aux forêts de conifères ; or les forêts franciliennes se composent à 95 % de feuillus. La Mésange noire reste donc un nicheur peu abondant chez nous. Contrairement à certaines régions de montagnes par exemple, l’Île-de-France ne constituera probablement jamais un territoire à enjeu majeur pour l’espèce puisque sa forêt naturelle n’est pas résineuse. Le second cas particulier est celui du Bouvreuil pivoine (Pyrrhula pyrrhula), espèce jugée Vulnérable en France. Lui aussi a vu son statut francilien déclassé d’un cran puisqu’aucune tendance significative ne se dégage des données Stoc récoltées en Île-de-France sur la période 2001-2009. Peut-être que les menaces pesant sur cette espèce, encore commune certes, mais en très net déclin au niveau national, ont été sous-évaluées dans notre région, mais en l’absence de tendance claire pour la population francilienne, le Bouvreuil a été classé à dires d’experts en catégorie Quasi menacée.

Une fois ces deux déclassements pris en compte, on peut noter qu’une grande majorité des spécialistes forestiers - 82 % - sont dans une situation satisfaisante en Île-de-France.

Une espèce est quand même reconnue comme menacée. Il s’agit du Pouillot siffleur (Phylloscopus sibilatrix), dont la population est classée En Danger. Et deux autres sont considérées comme Quasi menacées : le Pouillot fitis (Phylloscopus trochilus) et le Bouvreuil pivoine (Pyrrhula pyrrhula). Ces deux dernières espèces sont encore relativement communes en Île-de-France et partagent une même caractéristique : il s’agit d’espèces plutôt septentrionales. Dans les deux cas, les hypothèses les plus souvent avancées pour expliquer leur déclin ont trait aux changements climatiques, ces espèces étant régulièrement citées en exemple lorsqu’on évoque le cas d’oiseaux souffrant du réchauffement global. La Mésange boréale (Parus montanus), espèce principalement forestière classée Vulnérable en Île-de-France, présente le même cas de figure. Comme son nom l’indique, il s’agit là aussi d’une espèce plutôt nordique qui est probablement victime, plus encore dans la partie sud de son territoire dont font partie la France et l’Île-de-France, du réchauffement climatique actuel. Elle ne remplit cependant pas tous les critères de spécialiste du milieu forestier, et n’est donc pas incluse parmi les dix-sept espèces.

À ce propos, des études menées en France ont déjà montré que les déclins observés au moyen des données Stoc étaient plus prononcés pour les espèces nordiques et pour les espèces spécialistes d’un habitat particulier. Les espèces qui cumulent les deux attributs ne partent donc pas gagnantes, mais ne sont pas non plus nécessairement les plus touchées. Dans le cas des pouillots par exemple, les Pouillots siffleurs et fitis sont des spécialistes forestiers, mais seul le fitis est plus particulièrement septentrional. Pourtant, le déclin national du Pouillot siffleur (- 65 %) est plus marqué encore que celui du Pouillot fitis depuis 1989 (- 49 %). Pour ce qui est de l’Île-de-France, le Pouillot siffleur s’est tant raréfié, qu’il est impossible de dégager de réelles tendances avec les données Stoc puisque l’espèce n’est plus suffisamment détectée dans la région.

Cet écart dans l’ampleur du déclin entre les deux espèces de pouillots peut s’expliquer par leur degré de spécialisation. En effet, le Pouillot siffleur fréquente des habitats forestiers particuliers - hêtraies ou chênaies matures en Île-de-France -, moins diversifiés que ceux du Pouillot fitis. Il est donc plus spécialiste, car plus exigent que le Pouillot fitis et, par conséquent, plus localisé et plus vulnérable quant à d’éventuelles modifications de ses milieux de prédilection. La dégradation des hêtraies en Île-de-France - sensibles également au réchauffement climatique - ou la fragmentation accrue des forêts franciliennes pourraient être des pistes d’explication du déclin inquiétant du Pouillot siffleur dans la région. Toutefois, les pouillots étant des migrateurs transsahariens, les causes de déclin des populations nicheuses ne sont pas nécessairement à rechercher uniquement en France, certains facteurs pouvant affecter les oiseaux sur leurs quartiers d’hivernage ou le long
de leurs routes de migrations.


Le Pouillot siffleur (Phylloscopus sibilatrix) faisait partie des espèces forestières les plus communes en Île-de-France il y a une trentaine d’années. Son observation devient désormais presque un évènement. © Frédéric Jiguet


La mésange boréale (Parus montanus) © Matthieu Vaslin


Sur les dix-sept espèces spécialistes des milieux forestiers en Île-de-France, une est En danger (EN) et deux sont Quasi menacées (NT) ; l’état de conservation des quatorze espèces restantes n’est pas jugé préoccupant.


Le Pic épeichette (Dendrocopos minor) est une espèce classée Vulnérable, du fait de la taille de sa population relativement faible - estimée à 5 000 couples - et de son léger déclin en Île-de-France. © Matthieu Vaslin

Habitat typique du Pouillot siffleur, dans l’Espace naturel sensible du bois des Pâlis en Seine-et-Marne. La présence de nombreuses branches à hauteur intermédiaire,
qu’il utilise comme poste de chant, au sein d’un peuplement relativement âgé,
convient bien à l’espèce. © Maxime Zucca

Le Pic cendré (Picus canus),
classé En danger critique d’extinction
en Île-de-France

© Teerje Kolaas

Autres espèces forestières

Fait encourageant, des espèces patrimoniales telles que la Bécasse des bois (Scolopax rusticola), l’Engoulevent d’Europe (Caprimulgus europaeus) ou le Gobemouche noir (Ficedula hypoleuca), considérées depuis longtemps comme nicheurs rares ou localisés en Île-de-France, ne semblent pas montrer de tendances négatives. Les informations recueillies sur la période récente - sur laquelle porte cette Liste rouge - ont paru suffisantes pour conclure que les populations franciliennes de ces trois espèces sont proches de la stabilité. Ceci ne signifie pas qu’elles ne soient pas menacées. Le Gobemouche noir est considéré comme Vulnérable en raison de la faiblesse de ses effectifs nicheurs et de la concentration de la quasi-totalité de la population francilienne sur un seul et même secteur : la forêt de Fontainebleau. Quant aux deux autres, la taille réduite de leurs populations conduit à les classer en Quasi menacés. Par conséquent, ces trois espèces forestières sont sensibles et à surveiller, mais leur situation en Île-de-France ne semble pas s’être aggravée au cours des quinze dernières années.

Les pics, famille d’oiseaux typique des espaces boisés, illustrent l’ambiguïté des résultats concernant la situation des espèces forestières en Île-de-France. Le Pic épeiche (Dendrocopos major) et le Pic mar (Dendrocopos medius) sont stables ou en augmentation et ils semblent tous deux en expansion sur le territoire francilien. Le Pic noir (Dryocopus martius), inconnu en région parisienne jusqu’en 1936 et dont l’installation ne remonte qu’aux années 1960, était encore considéré il y a une quinzaine d’années comme un nicheur remarquable que l’on rencontrait essentiellement dans les grands massifs forestiers. Aujourd’hui, en cohérence avec une dynamique d’expansion nationale, ce pic a colonisé la plupart des forêts franciliennes jusqu’à de petits bois isolés et pourrait devenir prochainement un hôte régulier jusque dans les parcs et jardins urbains.

Ces premiers constats sont encourageants, mais paradoxalement, d’autres espèces de pics ne suivent pas du tout le même chemin. L’exemple le plus frappant est celui du Pic cendré (Picus canus), classé En danger critique d’extinction en Île-de-France. Ce pic forestier, dont la population francilienne était encore estimée à une cinquantaine de couples en 1995, ne présente aujourd’hui que de très faibles espoirs de maintien dans la région. Bien qu’il soit difficile d’être catégorique, il est même possible qu’il ait déjà disparu d’Île-de-France. Et le plus problématique, c’est que les causes de son déclin, noté au niveau national également, ne sont pas clairement comprises !
Pourquoi les populations de Pic noir explosent-elles alors que celles du Pic cendré disparaissent ? Compétition ? Disparition des vieux arbres morts sur pied ? Adaptation différenciée à de nouvelles ressources favorables : habitat, nourriture ? Les études manquent… L’amélioration des connaissances sur les traits d’histoire de vie du Pic cendré est urgente et indispensable si l’on veut continuer à pouvoir la compter parmi les espèces franciliennes !

Dans une moindre mesure, mais sur le même modèle, le déclin du Pic épeichette (Dendrocopos minor), observé au niveau régional, ne s’explique pas beaucoup plus. Certes, ce pic est moins spécifiquement forestier que ceux précédemment cités, mais son déclin apparent n’en est pas moins troublant, ses moeurs n’étant pas si éloignées de celles des espèces qui sont en expansion…

Ainsi, l’état de santé des populations d’oiseaux forestiers qui ressort de cette Liste rouge régionale est mitigé, mais pas dramatique. Sur ce seul critère, les milieux boisés franciliens paraissent dans un état globalement convenable. Il convient toutefois de rappeler que le classement d’espèces dans la catégorie Préoccupation mineure ne signifie pas pour autant qu’elles soient en excellente santé. Certaines espèces forestières dont la situation n’est pas considérée aujourd’hui comme réellement menacée révèlent des tendances peu encourageantes, qu’il convient de surveiller dans les années à venir. Citons par exemple la Sittelle torchepot (Sitta europaea), le Roitelet huppé (Regulus regulus) ou la Mésange nonnette (Parus palustris). Elles aussi pourraient souffrir, parmi d’autres facteurs, du changement climatique, dont l’une des conséquences serait la désynchronisation entre la période de reproduction des espèces et le pic d’abondance d’insectes au printemps.

Quoi qu’il en soit, au regard de ce que l’on observe pour le Pic cendré, l’approfondissement des connaissances sur les traits biologiques de certaines espèces est indispensable pour comprendre leurs dynamiques et mettre en place des actions pertinentes. Certaines mesures simples d’aménagement forestier, comme le taillis sous futaie qui privilégie des niveaux de végétation différents de plusieurs classes d’âges, et qui évite les peuplements monospécifiques, sont déjà reconnues comme étant favorables à la biodiversité. Néanmoins, des connaissances plus précises, ne serait-ce que sur quelques espèces, pourraient amener certaines modifications dans les pratiques de gestion de la forêt et bénéficier à tout un cortège d’espèces.

En tout état de cause, adopter des modes de gestions différenciés dans les forêts franciliennes devrait favoriser la diversité des milieux intraforestiers. Or, le degré de menace plus élevé, qui pèse sur les spécialistes les plus exigents, incite à prendre des mesures efficaces et rapides pour étendre ou maintenir - selon les secteurs - une grande diversité d’habitats forestiers dans la région et permettre la circulation des individus entre ces milieux. Faute de ce type de mesures, les espèces qui affectionnent des habitats forestiers très spécifiques verront leur répartition se réduire à de simples secteurs résiduels et isolés, ce qui ne présagerait rien de bon pour leur avenir en Île-de-France.

Milieux bâtis : des spécialistes mieux lotis ?

De la même manière qu’il existe des espèces d’oiseaux spécialistes des milieux agricoles ou forestiers, plusieurs espèces possèdent un indice de spécialisation aux bâtiments suffisamment élevé pour être qualifiées de spécialistes des milieux bâtis.

En Île-de-France, les secteurs bâtis ne manquent pas, et ils ont même globalement plutôt tendance à s’étendre. Cependant, au même titre que les milieux jugés plus naturels, les habitats bâtis peuvent avoir de multiples aspects. Et comme chez les autres spécialistes, certaines espèces spécialistes du bâti sont particulièrement exigentes quant aux types de bâti qu’elles recherchent. Une étude menée dans le secteur de Marne-la-Vallée
sur les zones construites de six communes a démontré par exemple que le type de tissu urbain, la valeur de l’indice de végétation ou encore l’âge du bâti ont une influence significative sur la présence et l’abondance de quarante et une des cinquante espèces d’oiseaux communs étudiés.

L’analyse des données issues du programme Stoc (MnHn) sur l’ensemble du territoire national révèle que la spécialisation au bâti concerne treize espèces qui se reproduisent toutes en Île-de-France. Mais, parmi ces treize espèces, certaines privilégieront des milieux urbains plutôt ruraux - Moineau friquet, Rougequeue à front blanc, Hirondelle rustique… -, d’autres seront sensibles à la présence de végétation autour des constructions - Pie bavarde, Chardonneret élégant, Serin cini… -, d’autres préfèreront à l’inverse les habitats plus densément bâtis et peu végétalisés : Hirondelle de fenêtre, Martinet noir... Enfin, certaines ne manifesteront pas d’exigences plus marquées que la seule présence d’habitations : Rougequeue noir, Moineau domestique, Verdier d’Europe…

En Île-de-France et en France, la situation est identique pour les treize espèces spécialistes du bâti. Dans les deux cas, aucune n’est réellement menacée.

Ce résultat satisfaisant n’est pas vraiment surprenant dans la mesure où l’habitat bâti se calque bien souvent sur ce que l’on identifie plus globalement comme habitat urbain. Or, que ce soit en France ou en Île-de-France, il ne s’agit pas là d’un milieu particulièrement menacé. En biologie de la conservation, les espèces spécialistes des milieux urbains font même figure d’exception. Ce sont les seules espèces spécialistes qui ne sont pas directement menacées puisque leur milieu de prédilection est en expansion sur l’ensemble de la planète.

Cependant, on l’a dit, les spécialistes des milieux urbains ne recherchent pas tous les mêmes sous-habitats urbains. Par exemple, bon nombre de spécialistes du bâti sont des espèces qui, à l’origine, étaient plutôt rupestres et qui ont su s’adapter et trouver, dans les parois des bâtiments, l’équivalent de falaises de remplacement. Mais des espèces cavernicoles qui recherchent des anfractuosités dans les bâtiments pour se reproduire ne trouveront pas les mêmes ressources dans toutes les zones bâties.
Des villes ou des quartiers, entièrement rénovés, ou composés de constructions neuves, lisses ou en verre, sans la moindre ouverture ou fissure, seront beaucoup moins attractifs pour ces espèces.

Globalement, on peut dire que pour la majorité des spécialistes urbains, la ressource en habitats favorables est suffisamment importante, surtout en Île-de-France, pour que la situation ne soit pas des plus préoccupantes. Cependant, on constate que les aménagements modernes et les configurations actuelles de certaines zones urbaines peuvent être défavorables, même aux spécialistes du bâti. Il serait donc réducteur de
considérer que l’expansion urbaine est automatiquement synonyme de bonne santé pour ces espèces. À ce titre, il est important de souligner de nouveau que le classement en Préoccupation mineure d’une espèce ne signifie pas systématiquement que sa situation soit idéale, mais bien qu’elle demeure juste satisfaisante. À titre d’exemple, l’Hirondelle de fenêtre (Delichon urbicum) est une spécialiste du bâti dont les populations franciliennes méritent une surveillance accrue. Un déclin semble se
dessiner d’après les données Stoc mais, compte tenu des fortes fluctuations interannuelles enregistrées et des biais liés à la détection de l’espèce, la fiabilité de cette tendance est faible. Par conséquent, elle est classée aujourd’hui en Préoccupation mineure, mais il n’est pas exclu que de plus amples informations sur cette espèce ne révèlent à l’avenir une situation plus critique qu’on ne le croyait.

On peut citer aussi le cas du Choucas des tours (Corvus monedula) qui semble perdre du terrain en Île-de-France. Les tendances Stoc sont difficiles à interpréter pour cette espèce grégaire, mais les observations de terrain laissent entrevoir un net recul des effectifs nicheurs dans les secteurs les plus densément bâtis de la région, où elle était encore bien représentée il y a quelques années, la ville de Paris en tête. En dehors de ces zones densément bâties, les populations de Choucas sont jugées assez stables. Un suivi plus précis, centré sur cette espèce, permettrait d’affiner son statut régional.

Enfin, le cas le plus marquant est celui du Moineau friquet (Passer montanus). Bien que son statut varie beaucoup entre les régions, une tendance générale défavorable le classe dans la catégorie Quasi menacée en France. En Île-de-France, son déclin fait consensus au sein de la communauté ornithologique, mais cette diminution est mal quantifiée. Il est donc aujourd’hui classé en Quasi menacé dans la région. Mais lui aussi serait un très bon candidat pour une enquête de suivi à long terme, afin de pouvoir chiffrer de manière précise l’importance et la rapidité de son déclin. Les résultats de cette étude pourraient bien lui attribuer une catégorie de menace supérieure dans les années à venir. Le Moineau friquet est donc le seul spécialiste du bâti qui se démarque par sa catégorie de menace. Ce résultat est à mettre en parallèle avec le bilan inquiétant concernant les espèces de milieux agricoles. En effet, bien que ce moineau puisse être abondant dans certains milieux urbains dans certaines parties de son aire de reproduction, il est certainement le plus rural de tous les spécialistes du bâti. En Île-de-France, il est d’ailleurs considéré comme essentiellement campagnard. En plus de la densification de l’aire urbaine parisienne qui lui est néfaste, il est certainement aussi affecté par les transformations des paysages agricoles. Ces deux facteurs combinés sont surement à l’origine du statut de menace plus fort qui pèse sur l’espèce.

Si le constat est globalement satisfaisant pour les espèces des milieux bâtis, on ne peut pour autant résumer la situation à un raccourci du type : ces espèces ne courent aucun danger puisque les villes s’étendent. Les milieux urbains, longtemps considérés comme antinomiques avec le concept même de nature, ont fait l’objet d’une attention plus particulière au cours des dernières décennies. Ainsi, il est aujourd’hui établi que l’environnement urbain peut être diversifié, s’il est pensé et étudié comme un nouveau système écologique plutôt que comme un environnement dégradé, et aménagé en fonction.


L’ampleur du déclin du Moineau friquet (Passer montanus) a conduit à le classer Quasi menacé. Les résultats du programme Stoc indiquent qu’il en restait quatre fois moins en 2009 qu’en 2001 dans la région. Si cette tendance se confirme, il devrait rapidement rejoindre le club des espèces menacées en Île-de-France. © Denis Attinault

Seule une des treize espèces spécialistes du milieu urbain présente un niveau préoccupant : le Moineau friquet, classé Quasi menacé

La Fauvette pitchou (Sylvia undata), classée en Préoccupation mineure en France, la très faible population d’Île-de-France est En danger (EN) : son aire de reproduction est limitée aux massifs des Trois Pignons et à Fontainebleau ; ses effectifs sont inférieurs à 50 couples.
© Frédéric Jiguet

La population nicheuse de Sternes naines (Sterna albifrons) est restreinte à quelques îlôts de carrières en Bassée seine-et-marnaise. À la fin des années 1990, on comptait une dizaine de couples, mais désormais l’espèce ne niche plus chaque année sur ce site.
© Wikicommons/Durzan Cirano


Fig. 1 : Répartition du niveau de menace des 42 espèces franciliennes
inféodées aux zones humides


Fig. 2 : Comparaison du degré de menace des espèces d’oiseaux
d’eau nichant en France et en Île-de-France


Fig. 3 : Comparaison du degré de menace des espèces d’oiseaux
d’eau nichant en France et en Île-de-France, en ne tenant compte
que des quarante-deux espèces nichant en Île-de-France


Le Canard souchet (Anas clypeata), une espèce classée En danger critique d’extinction
dont la population francilienne est estimée à moins de dix couples chaque année
© Sébastien Siblet


Le Busard des roseaux (Circus aeroginosus), l’un
des rapaces les plus menacés d’Île-de-France
© Denis Attinault

Milieux aquatiques : des zones humides peu favorables aux oiseaux nicheurs

Pour favoriser la biodiversité, le rôle indispensable des milieux aquatiques n’est plus à démontrer. Les zones humides accueillent - de manière non exclusive - 50 % des espèces d’oiseaux et 30 % des espèces végétales françaises remarquables ou menacées. Et les enjeux sur ces espaces sont d’autant plus importants qu’ils ont considérablement régressé au fil des siècles, concentrant de fait aujourd’hui les espèces qui leur sont étroitement liées sur de petits territoires résiduels dans bien des cas.

En Île-de-France, les milieux aquatiques représentent entre 2 et 2,5 % du territoire, ce qui confirme leur caractère localisé. Ces 2 % de zones humides se répartissent assez bien sur le sol régional. L’entité représentative la plus vaste est la plaine alluviale de la Bassée dans le sud-est de la région, mais d’autres secteurs se démarquent également comme le val de Basse-Seine, les boucles de la Marne, les vallées de l’Essonne ou encore les complexes de mares et d’étangs du secteur de Rambouillet. Ces zones humides peuvent avoir de multiples aspects - prairies humides, plans d’eau, forêts marécageuses, roselières, tourbières… -, mais la région francilienne se caractérise avant tout par son réseau de carrières réaménagées, qui constituent une part essentielle des milieux occupés par les oiseaux d’eau en Île-de-France.

Contrairement aux trois précédentes catégories majeures d’occupation du sol - agricole, forestier et bâti -, la spécialisation aux milieux aquatiques n’a pas fait l’objet d’une liste d’espèces établie par le MnHn. Ces milieux étant beaucoup moins représentés que les trois autres, le jeu de données standardisées récoltées dans ce type d’habitat est trop faible pour être exploité.

Néanmoins, parmi les 151 espèces d’oiseaux nicheurs évaluées dans la Liste rouge régionale, nous en avons isolé 42 que l’on peut considérer comme dépendantes des milieux aquatiques. Or, si l’on regarde le statut de ces 42 espèces, le bilan est le suivant : voir la figure 1 ci-contre.

Avec deux espèces sur trois classées dans une catégorie de menace supérieure à la Préoccupation mineure, et plus d’une espèce sur deux officiellement menacée voire déjà disparue, le bilan est catastrophique !

En France, en dehors de quelques rares exceptions, les milieux aquatiques occupent une surface plutôt restreinte, souvent morcelée et soumise à d’importantes pressions. En résumé, il s’agit de milieux vulnérables occupant des surfaces réduites. On peut par conséquent s’attendre au fait que des menaces accrues pèsent sur les espèces qui y sont inféodées. L’ampleur du constat pour l’Île-de-France n’en est pas moins alarmante.

Pour se faire une idée plus précise, on peut reproduire le même exercice à l’échelle nationale. Parmi les espèces évaluées dans la Liste rouge des espèces menacées en France publiée en mai 2011, nous en avons retenu 70 qui pourraient être considérées comme spécialistes des milieux aquatiques (figure 2). Or, sur ce seul critère de l’état de santé des populations d’oiseaux qui en dépendent, les milieux aquatiques français dans leur globalité semblent en bien meilleur état que ceux d’Île-de-France. La comparaison avec le bilan national, déjà peu réjouissant - près d’une espèce sur trois menacée ou disparue -, renforce le côté alarmant de la situation francilienne.

Et pour s’en convaincre une fois de plus, si besoin est, on peut comparer le statut francilien des quarante-deux espèces des milieux aquatiques nichant en Île-de-France avec le statut national de ces quarante-deux mêmes espèces (figure 3). Le résultat est sans appel.

Bien entendu, ce résultat est influencé par la taille des populations concernées. Une taille de population réduite étant un des critères de menace retenus pour statuer sur la situation d’une espèce, il n’est pas surprenant que la situation régionale soit plus critique que la situation nationale. De surcroît, les espèces qui recherchent des habitats eux aussi faiblement représentés, cumulent les facteurs défavorables. Néanmoins, nous avons vu précédemment que les seuils retenus dans la méthodologie de l’UICN s’appliquent universellement à tous les territoires, et la méthode d’ajustement régional de cette méthodologie a été également appliquée aux oiseaux des zones humides. C’est ainsi que des espèces comme le Héron bihoreau (Nycticorax nycticorax) ou la Gorgebleue à miroir (Luscinia svecica) ont vu les catégories de menace qui leur étaient attribuées, déclassées d’un ou deux crans. Leurs populations franciliennes au sens strict sont encore très faibles, ce qui conduit à classer ces espèces comme fortement menacées (CR ou EN). Mais la dynamique d’expansion, observée dans la région et dans les régions voisines, optimise les chances de survie et les probabilités d’accroissement de ces populations strictement franciliennes. Elles sont donc toutes deux classées en catégorie Vulnérable.

L’ampleur du décalage entre la situation francilienne et la situation nationale reflète un état de conservation plus mauvais en Île-de-France pour un certain nombre d’espèces. Un exemple frappant est celui des canards nicheurs. Parmi les huit espèces évaluées dans cette liste régionale, une seule est en Préoccupation mineure ! Il s’agit du Canard colvert (Anas platyrhynchos). Les autres se répartissent de la manière suivante : une espèce Quasi menacée le Fuligule morillon, deux espèces Vulnérables, le Tadorne de Belon et la Nette rousse, une espèce En danger, le Fuligule milouin, et trois espèces En danger critique : la Sarcelle d’hiver, la Sarcelle d’été et le Canard souchet.

Citons également les espèces de roselières, qui présentent des statuts inquiétants, à l’image du Butor étoilé (Botaurus stellaris) récemment disparu de la région en tant que nicheur, du Busard des roseaux (Circus aeruginosus), de la Locustelle luscinioïde (Locustella luscinioides) et de la Rousserolle turdoïde (Acrocephalus arundinaceus), tous trois En danger critique d’extinction ; ou encore du Phragmite des joncs (Acrocephalus schoenobaenus) considéré En danger en Île-de-France. Pour toutes ces espèces les tendances sont négatives en Île-de-France sur le long terme. Pourtant, certaines d’entre elles affichent des dynamiques positives ailleurs en France. Le Phragmite des joncs est en progression dans le pays. Quant au Busard des roseaux, passé de 10 - 12 couples au milieu des années 1990, à 1 - 3 couples à la fin des années 2000 en Île-de-France, il est pourtant en augmentation dans le nord de la France !

Tout ceci amène à se poser de sérieuses questions sur l’état de nos zones humides. On peut être tenté de se réjouir pour certaines catégories d’espèces aquatiques qui présentent des effectifs nicheurs en augmentation, notamment la Nette rousse et le Fuligule morillon, respectivement classés Vulnérable et Quasi menacé en raison de la taille réduite de leurs populations franciliennes. Il s’agit d’espèces ayant bénéficié de l’aménagement écologique des anciennes carrières en eau, notamment par la création d’îlots favorables à leur reproduction. Cependant, les trois espèces de canards En danger critique exigent des plans d’eau riches en végétation aquatique - roselières, ripisylve inondée - et des berges peu ou pas artificialisées et à l’abri du piétinement : combinaison très rare en Île-de-France. Si certains habitats aquatiques de la région ne sont pas protégés et gérés de manière à répondre aux besoins écologiques de ces espèces plus exigentes, leur disparition est très probable dans un avenir proche.

Ainsi, ces espaces qui remplissent de multiples fonctions - hydrologiques, climatiques, biologiques… - sont notamment reconnus comme étant d’inestimables réservoirs de biodiversité. Une prise de conscience relativement récente a conduit les acteurs locaux à entamer un travail de conservation et de restauration et à conjuguer leurs outils pour valoriser et protéger ces milieux - sites classés, arrêtés de protection de biotope, réserves naturelles, espaces naturels sensibles, Znieff, sites Natura 2000… -, mais le bilan établi par cette Liste rouge régionale démontre qu’un effort encore important doit être porté pour retrouver une situation, au minimum, convenable.


Nicheur depuis la fin des années 1970 en Île-de-France, la population de Héron bihoreau (Nycticorax nycticorax) demeure très faible et ne comporte qu’une dizaine de couples. Mais l’espèce étant en expansion au niveau national, et notamment dans les régions voisines, elle a été déclassée d’un cran, et est ainsi répertoriée comme En danger en Île-de-France.
© Wikicommons/Artur Mikolajewski
La Gorgebleue à miroir (Luscinia svecica) a vu la catégorie de menace qui lui était attribuée déclassée. Sa population franciliennes au sens strict est encore très faible, ce qui conduit à classer cette espèce comme fortement menacée (CR ou EN).
© Denis Attinault


La Liste rouge des oiseaux nicheurs d’Île-de-France

Coordination : Julien Birard, Natureparif

Un tel travail de synthèse n’aurait pu être possible sans le réseau d’observateurs qui permet depuis de nombreuses années de compiler de précieuses informations sur l’avifaune
qui peuple notre région. Tous ces producteurs de données représentent le socle évident, essentiel à la publication d’ouvrages susceptibles de faire évoluer les connaissances
sur les oiseaux d’Île-de-France et par conséquent, les actions adaptées pour les favoriser ! Nous tenons donc à remercier tout particulièrement l’ensemble des participants
à l’Observatoire régional des oiseaux communs d’Île-de-France - Oroc - coordonné par le Corif et le MnHn : déclinaison régionale du programme Stoc.
Nous remercions également les différents réseaux et structures naturalistes d’Île-de-France pour tous les travaux de synthèse
établis au fil des ans sur l’avifaune régionale et sur lesquels la présente publication s’est appuyée.

 


La Liste rouge
des oiseaux nicheurs
d’Île-de-Franc
e


Comité d’évaluation

Experts : Gérard Beaudoin (LPO), Nicolas Flamant (ANVL, Écosphère), Jean-Christophe Kovacs (Écosphère), David Laloi (UPMC, CSRPN, Corif, LPO), Pierre Le Maréchal (Corif), Guilhem Lesaffre (Corif), Jean-Philippe Siblet (ANVL, CSRPN, SPN/
MnHn) et Laurent Spanneut (ANVL, Écosphère)
Évaluateurs : Aurore Cavrois (UICN France), Florian Kirchner (UICN France)
Comité de rédaction
Rédaction du document : Julien Birard (Natureparif), Maxime Zucca (Natureparif)
Relecture : Jean-Philippe Siblet (MnHn)

Réalisée avec l’appui technique du Comité français de l’UICN et du Muséum national d’Histoire naturelle.
Parution : Février 2012